antiAtlas-Journal #7 - 2025

Écouter, éprouver et repenser les seuils et les frontières

Cédric Parizot

Résumé : cet article propose une approche sensorielle, artistique et collaborative des effets de seuils auxquels nous sommes confrontés et que nous actualisons à travers nos pratiques spatiales quotidiennes. Sensibles mais furtifs, ils se dérobent fréquemment à nos processus de perceptions et à nos appareils symboliques européens ancrés dans un imaginaire terrestre, sédentaire, territoriale et géométrique de l’espace et de ses limites.

Cédric Parizot est anthropologue à l’Institut de recherche et d’étude sur les mondes arabes et musulmans. Directeur de recherche au CNRS, il développe une approche des espaces à travers une approche sensorielle, au croisement de l’anthropologie et de la pratique artistique.

Mots clefs : seuils, limites, frontières, son, anthropologie sensorielle

Photographie © Carlos Castaleira

Pour citer cet article: Cédric Parizot, "Écouter, éprouver et repenser les seuils et les frontières", publié le 5 décembre 2025, antiAtlas Journal #7 | 2025, en ligne, URL: www.antiatlas-journal.net/Cedric-Parizot-eprouver-ecouter-repenser-seuils-et-frontieres, dernière consultation le Date

1 Cet article propose une approche sensorielle, artistique et collaborative des effets de seuils auxquels nous sommes confrontés et que nous actualisons à travers nos pratiques spatiales quotidiennes. Sensibles mais furtifs, ils se dérobent fréquemment à nos processus de perceptions et à nos appareils symboliques européens ancrés dans un imaginaire terrestre, sédentaire, territoriale et géométrique de l’espace et de ses limites. Mais leur caractère furtif ne les réduit pas pour autant à des expériences subjectives, isolées, évanescentes et donc insignifiantes. Inscrits dans des communs relationnels et sensoriels, ils présentent une matérialité, une dimension collective et des effets durables dans la production de nos espaces de vie. Y porter attention permet de mieux comprendre la complexité des mouvements qui animent ces espaces.

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2 Imprégnés d’ontologies terrestres et des modes de vie sédentaires (Walther et Rétaillé 2012), inspirés par des représentations, des savoirs et des appareils de visions objectivants (perspective, photographie, systèmes SIG), nous appréhendons souvent l’espace comme extérieur à nous (Cristofol 2010). Ces représentations trouvent leurs racines dans certains courants de la philosophie des lumières. Descartes conceptualisait l’espace comme une réalité physique et mathématique dans laquelle il s’agissait d’identifier les formes de corps séparés discrètement les uns des autres et de mesurer leurs mouvements dans un référentiel à deux dimensions. Newtown, envisageait de son côté l’espace comme un absolu préexistant, substrat de tous les phénomènes physiques, distinct des corps qu’il contenait.

Lorsque l’on parle de « frontières » ou de « seuils », surgissent dans nos esprits des métaphores visuelles objectivantes (lignes, points, aires, éléments, objets, édifices, etc.).

Dans le prolongement de ces perspectives, l’espace est souvent envisagé comme un contenant, un réceptacle, une étendue plutôt que comme un ensemble de flux. Cette représentation du monde affecte encore largement nos manières de penser l’espace dans les sciences sociales (Balzacq 2016; Parizot 2023). C’est ainsi qu’il est souvent appréhendé et décrypté à travers des approches paradigmatiques, c’est-à-dire des démarches qui découpent des segments et des éléments dans le flux du vivant (Laplantine 2018) pour décomposer, délimiter, recomposer des sous-espaces qui sont analysés et catégorisés. Dans ce contexte, il n’est pas surprenant que, lorsque l’on parle de « frontières » ou de « seuils », surgissent dans nos esprits des métaphores visuelles et objectivantes (lignes, points, aires, éléments, objets, édifices, etc.). Dans cette pensée de l’étendue mesurable, on tente d’appréhender « l’épaisseur » des frontières (Monod Becquelin 2012), ou trouver, entre elles, des « interstices » ou encore des « tiers espaces » (Agier 2014; Segaud 2010).

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3 Pourtant, depuis les années 1970, allant à rebours d’une pensée statique d’un monde composé de blocs, de corps séparés et préexistants les uns des autres, le géographe Henri Lefebvre (Lefebvre 2000) évoquait déjà l’idée de flux dans sa conceptualisation de l’espace. Celui-ci était envisagé comme une production d’acteurs aux rapports de pouvoir inégaux. Dans son prolongement, la géographe américaine Doreen Massey a insisté sur la multiplicité des espaces générés par l’articulation de flux d’actions plus ou moins connectés les uns aux autres (Massey 2005).

Que l’on soit dans l’univers aquatique des mers ou des rivières ou celui des vibrations sonores, il n’est plus possible de découper les flux en segments, d’isoler des objets ou encore de se représenter les articulations entre ces flux sous la forme d’interstices, de lignes, de points ou de réseaux.

Plus récemment, des chercheurs se sont tournés vers les « ontologies humides » (Peters et Steinberg 2019) ou « marines » (Anderson 2012; Pelluchon 2024), d’autres vers l’acoustémologie (Kassatly, Puig, et Tabet 2016; Battesti et Puig 2016; Guillebaud 2017; Baltazar et Legrain 2020). A l’instar de certains artistes et de leur création sonores (Bull 2007; Jérome Joy et Sinclair 2015; Biserna 2017), ces déplacements nous invitent à reconceptualiser, de manière encore plus radicale, les dimensions spatio-temporelles de nos actions, les rythmes, et les seuils qui configurent les mouvements dans lesquels nous sommes immergés. En effet, que l’on soit dans l’univers aquatique des mers ou des rivières ou celui des vibrations sonores, il n’est plus possible de découper les flux en segments, d’isoler des objets ou encore de se représenter les articulations entre ces flux sous la forme d’interstices, de lignes, de points ou de réseaux. Enfin, dans l’enchevêtrement et le mouvement des flux, les frontières et les seuils ne peuvent plus être appréhendés comme des ruptures.‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

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Micro ouvert posé sur la bouée du GIPREB, Etang de Berre, 2022. Photographie © Peter Sinclair

4 Les travaux d’anthropologues s’appuyant sur le son le montrent d’ailleurs de manière très claire. Plongé dans l’espace sensible, les frontières intercommunautaires semblent mal s’accommoder de la rigidité géométrique. Dans leurs recherches autour du marché de Sabra (Liban), Kassalty, Puig et Tabet (Kassatly, Puig, et Tabet 2016) présentent une ethnographie qui donne une grande place à l’écoute. Ils dévoilent des modes de régulation sonores des espaces et des rapports de pouvoir entre des populations définies et discriminées par des frontières statutaires instituées. Cependant, les seuils produits par les sons produisent des démarcations de l’espace échappant à l’imaginaire géométrique, au savoir urbain et à l’illusion de fixité et de localité des frontières (Battesti et Puig 2020). ‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬‬

Plongé dans l’espace sensible, les frontières intercommunautaires semblent mal s’accommoder de la rigidité géométrique.

Ces recherches span ainsi écho à celles des artistes sonores aux frontières des États (Biserna 2017). En nous interpellant sur des processus de délimitations des espaces qui défient fondamentalement les imaginaires et les technologies géométriques, Elena Biserna invite, tout comme Laurent Legrain et Marie Baltazar (Baltazar et Legrain 2020), à une « accoustémologie » des espaces pour renouveler nos approches.

D’ailleurs, si nous nous efforçons de délimiter des formes, d’inscrire des bornes, des limites ou des frontières, dans les flux du monde, celles-ci ne sont que des artefacts ou des mots d’ordre. Pour fonctionner, persister et résister à l’épreuve du temps, des mouvements et des éléments, les frontières exigent d’être préservées, réinstituées constamment. Elles nécessitent des rituels (Agier 2014), des opérations de maintenance (Denis et Pontille 2013) et surtout, d’être traduites et actualisées dans les corps par les expériences émotionnelles et les gestes qu’impliquent leurs traversées (Segaud 2010, 130). Figurer les limites que façonnent les frontières exigent également des appareils de visions spécifiques qui réduisent des enchevêtrements complexes et mouvant à travers des schémas, des cartes au point de donner l’illusion de pouvoir embrasser l’espace dans sa totalité (Cristofol 2010).

Seules ces redondances et ces technologies peuvent conforter et stabiliser les différences qu’elles dessinent dans le monde, ainsi que les appareils symboliques à travers lesquels nous tentons d’identifier et d’évaluer ces dernières. En revanche, en reproduisant une illusion de stabilité des espaces (Rajaram et Grundy-War 2007), l’imaginaire de la frontière nous empêche de ressentir d’autres dimensions spatio-temporelles de nos actions et de celles des autres vivants.

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5 Les seuils et les effets de seuils que j’évoquerai dans cet article ne se laissent pas capturer, représenter, ni délimiter par les appareils symboliques ni par les outils de visions objectivants que nous avons l’habitude de mobiliser. Et pour cause, ils ne sont que mouvement, vibration ou flux. Je privilégierai donc une approche modale et rythmique des seuils. Comme l’explique Laplantine (2018, 24), « le modal suppose une attention aux processus de transformation, aux temporalités de transition, aux tonalités, aux intensités (chromatiques, sonores, …) ainsi qu’aux flexions du corps et de la pensée ».

Les seuils et les effets de seuils ne sont que mouvement, vibration ou flux.

Je désignerai donc d’abord par seuils, non pas des interstices ou des étendues, mais des modulations ou des variations significatives dans un mouvement continu. Je n’envisage pas non plus les seuils dans un rapport d’extériorité au sujet. S’ils s’inscrivent bel et bien dans des processus se déployant bien au-delà notre corps, ils renvoient systématiquement à des vécus intérieurs. C’est le ressenti ou la résonance d’une modulation ou d’une transformation, un moment critique au cours duquel une variation intervient dans le flux de la vie qui suscite l’expérience d’une transition, un passage, ou encore un changement d’état dans un même mouvement (Massumi 2002). De même, comme le rappelait Spinoza (Spinoza 2021), je ne connais le monde qu’à travers la manière dont il m’affecte. Par conséquent, s’ils renvoient bel et bien à une expérience singulière, ces effets de seuils n’ont rien d’individuels. Ils ne sont perçus qu’au sein de processus d’articulation et d’immersion dans des communs sensoriels, dans des mécaniques relationnelles ; ils nous mettent en prise systématiquement avec d’autres vivants ou des éléments inertes.

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Préparation du micro ouvert du sémaphore du Frioul, Niolon 2022. Photographie © Cédric Parizot.

6 Mon étude s’appuie sur l’ethnographie d’une marche collective, entre les 5-6 et 8 octobre 2022, sur les sentiers du plateau de l’Arbois, à l’ouest d’Aix-en-Provence, entre les rives de l’Etang de Berre et la gare Aix-TGV. Cette marche collective avait été organisée par trois partenaires qui m’avaient invité à en rédiger un rapport. L’école supérieure d’art d’Aix-en-Provence avait été un des principaux soutiens et fondateurs de www.antiatlas.net" face="" size="" style="">l’antiAtlas des frontières en 2011. Elle organisait chaque année une marche pour inaugurer son année académique. Pour celle de 2022-23, elle s’était appuyée sur le laboratoire de recherche en art Locus Sonus qui étudiait les pratiques des arts sonores et la spatialisation du son. Locus Sonus s’était emparé de cette marche pour organiser l’événement de clôture du projet Acoustic Commons, un programme Europe créative de l’Union Européenne. Pendant trois ans (2020-22), il avait travaillé avec plusieurs collectifs d’artistes sonores : Full of Noises (Barrow, Cumbria - partenaire principal), CONA (Ljubljana), Soundcamp (Londres), l’Université hellénique de méditerranée (Crète) et Cyberforest (Tokyo).

Le réseau Acoustic Commons utilisait la diffusion audio en direct pour co-créer des projets d’art public et ainsi des ponts entre des communautés artistiques situées dans différents endroits du monde. L’écoute commune des univers sonores de l’Europe, du Japon et d’autres pays questionnait les dynamiques des flux environnementaux — d’air, d’eau ou d’organismes migrateurs — qui traversent les frontières des Etats. Il ouvrait ainsi d’intéressantes pratiques d’explorations et de réflexions autours des communs acoustiques que nous partageons de fait avec les autres vivants. Le troisième partenaire, que je rencontrais pour la première fois, était le Bureau des guides du GR 2013. Créé en 2014, à l’issue de Marseille Provence 2013, cette association réunissait des artistes-marcheurs, des chercheurs et des collectifs d’habitants. La marche en milieu périurbain et l’exploration artistique était un moyen de développer une connaissance partagée des lieux. Marches et récits étaient envisagés comme des socles possibles de création de communs et, ainsi, d’autres moyens d’habiter les territoires.

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Performance de l’artiste Nathalie Sharp, SPUME, Aix-en-Provence, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

7 Je reviens dans un premier temps sur la différence entre seuils et frontières, ainsi que sur les mécanismes qui nous permettent de les percevoir. Dans un second temps, j’insisterai sur le fait que l’expérience des seuils ne peut être envisagés comme une simple expérience subjective, individuelle et isolée, mais qu’elle relève de bornages communs, inscrits dans des mécaniques relationnelles et des pratiques au sein de spatialités toujours émergentes. Enfin, dans un troisième temps, je montrerai que ces pratiques de bornages et les technologies qu’elles impliquent permettent de comprendre pourquoi ces seuils prennent une résonnance significative ou sont au contraire atténués voir soustraits à nos expériences et à nos mémoires.

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ÉCOUTER, RESSENTIR, ÉPROUVER

8 5 Octobre 2022, 10 h du matin, enregistreur en main, un Zoom H5, casque filaire sur les oreilles, je me fraie un chemin dans le flot des marcheurs. Ils gravissent lentement les pentes du plateau de l’Arbois. Ils sont plus de cent partis de la petite ville de Rognac : étudiants, enseignants, personnels de l’Ecole supérieure d’art d’Aix-en-Provence, mais aussi invités venus de France, de Slovénie, de Finlande et du Royaume Uni. Le dénivelé entre la plaine et les contreforts du plateau se ressentent à travers les efforts que mes jambes, mon souffle, et mon cœur doivent fournir, tous comme ceux de mes voisins pour opérer cette ascension. Le ciel est bleu, l’atmosphère festive. Des étudiants discutent avec les enseignants, d’autres improvisent de petites performances.


Je ne mobilise pas simplement un autre médium ; je m’inscris dans un autre dispositif qui permet de me brancher, de ressentir et ainsi d’explorer autrement les liens qui se tissent avec mes compagnons de marche et ce qui nous entoure.

Mon enregistreur me plonge dans un bain sonore inouï. L’appareil amplifie le son et m’expose à des fréquences différentes de celles que sélectionnent habituellement mes oreilles. Je ne mobilise pas simplement un autre médium ; je m’inscris dans un autre dispositif qui permet de me brancher, de ressentir et ainsi d’explorer autrement les liens qui se tissent avec mes compagnons de marche et ce qui nous entoure.

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Marcheurs, Rognac, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

Audio : Cédric Parizot, Un espace aussi bavard que nous, Rognac, 5 octobre 2022.

Seuils furtifs et frontières ostensibles

9 Les spectres auditifs vers lesquels est réorientée mon attention me span remarquer que notre groupe ne couvre pas complètement les sons de la vie du petit quartier résidentiel de Rognac et des rives de l’Etang de Berre. Nos voix, nos rires, nos bruits de pas, se mêlent aux sons des moteurs des voitures qui ralentissent en croisant le groupe avant d’accélérer après notre passage. Ils se mêlent aux aboiements des chiens, à celui du marteau-piqueur et de la sirène de marche arrière d’un camion.

Au sortir de la ville, je remarque que nos déplacements, nos vibrations et nos échanges n’ont plus les mêmes effets. Ils sont conditionnés différemment par les réverbérations qu’offrent la nouvelle topographie, la géologie, la faune, la flore mais aussi les bruits des avions qui atterrissent ou décollent de l’aéroport de Marignane. Le ronronnement lointain de l’autoroute devient aussi plus remarquable.

Ces effets sont façonnés par l’ensemble des conditions matérielles et humaines qui permettent leur émergence, leur circulation et leur perception, autour et en nous.

Ce que perçoivent mes oreilles et celles de mes compagnons de marche ne relève pas de « paysages sonore » (Schafer 1977) mais « d’effets sonores » (Augoyard et Torgue 1995) qui affectent les vibrations de nos corps. Ces effets sont façonnés par l’ensemble des conditions matérielles et humaines qui permettent leur émergence, leur circulation et leur perception, autour et en nous. Comme le précisent Jean François Augoyard et Henry Torgue (Augoyard et Torgue 1995, 11) :

Dès qu’un son existe physiquement, il met en jeu un milieu situé et qualifié singulièrement par la morphologie et la matière de l’aménagement, par la météorologie, par la disposition de la végétation.
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Marcheurs, sortie de Rognac, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

Fichier audio : Cédric Parizot, Sous un pont, Rognac, 5 octobre 2022.

10 Les variations de ces effets permettent de saisir davantage les transitions d’un environnement a un autre, environnements que nous contribuons à animer. Elles constituent donc à la fois le médium de notre perception, de nos repérages et de nos réactions. Nous entendons, naviguons « dans » et « à travers » cette multitude de sons et leurs modes de propagation (Ingold 2007). Mais ces variations sonores ont un aspect très furtif, puisqu’elles ne se remarquent le plus souvent qu’a posteriori, et uniquement si nous portons une véritable attention aux modulations, aux contrastes ou aux différences qui les constituent.

Outre leurs différents modes d’expressions, la distinction entre un effet de seuil et une frontière tient aussi au fait que le premier implique nécessairement une expérience sensible, alors que le passage d’une frontière peut parfois s’en dispenser et ne relever que d’une convention socio-politique.

En revanche, si ces effets de seuils apparaissent moins nettement à nos yeux que les symboles des délimitations territoriales, tel que le panneau blanc aux contours rouges, avec le nom de la ville barré, ils affectent davantage nos corps. Passer un panneau disposé sur le bord d’une route, n’implique pas nécessairement le corps dans des transitions vibratoires et émotionnelles comme le fait de passer d’un milieu sonore à un autre ou encore d’opérer l’ascension des contreforts d’un plateau. Outre leurs différents modes d’expressions, la distinction entre un effet de seuil et une frontière tient aussi au fait que le premier implique nécessairement une expérience sensible, alors que le passage d’une frontière peut parfois s’en dispenser et ne relever que d’une convention socio-politique.

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11 La perception de l’un et de l’autre s’inscrit donc dans des processus sémiotiques différents. Les seuils se manifestent à notre conscience par des expériences sensibles très singulières et évanescentes. Charles Pierce qualifierait ces manifestations de « qualisignes » (Pierce, cité par Everaert-Desmedt 2023), c’est-à-dire des qualités qui fonctionnent comme des signes, telle que la peine éprouvée par mon corps pour gravir une montée. En tant qu’institution, une frontière est, par contre, prioritairement et systématiquement mise en scène et matérialisée par des « légisignes » c’est-à-dire des signes relevant de conventions culturelles institutionnalisées.

Il n’est pas toujours possible d’en rendre compte à travers le discours dans la mesure où celui-ci ne capture jamais l’ensemble des expériences sensibles.

Inscrits dans des pratiques, des habitudes, les seuils se manifestent aussi à travers des indices plutôt que des symboles. Cependant, lorsqu’ils s’inscrivent dans des expériences collectives et répétées il est possible de les formaliser pour un temps, de les identifier et de communiquer au sein de collectifs avertis et souvent restreints. Ils dépassent ainsi l’expérience purement subjective. Mais il n’est pas toujours possible d’en rendre compte à travers le discours dans la mesure où celui-ci ne capture jamais l’ensemble des expériences sensibles (Laplantine 2018).

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12 Enfin, si les seuils n’ont pas l’ostensibilité de la frontière, c’est aussi en raison d’un troisième aspect : ils se dérobent à nos manières de penser le monde. En France, notre imaginaire spatial est fortement ancré dans les modes d’énonciations conventionnels pour désigner les démarcations territoriales et les frontières. Il est aussi imagé par un ensemble d’artefacts symboliques (panneaux, barrières, poste de contrôle, etc.) ou de figures géométriques (cartes, droites, courbes, pointillés, points, etc.). Le seuil constitué par le dénivelé entre la ville de Rognac et le plateau de l’Arbois peut bien être traduit sur des cartes par des courbes précisant l’évolution de l’altitude, ou encore imaginé ou rapporté à travers des mots et des images, mais ces traductions sont incapables de rendre compte de la singularité et de la profondeur des expériences sensibles que chacun des marcheurs attachait à son ascension.

Il ne s’agit pas de dire ici que le passage d’une frontière n’implique pas de processus sensoriels et émotionnels. L’anthropologie de la frontière, mais aussi la sociologie, la science politique, l’histoire et a fortiori la géographie et les border studies montrent combien leurs traversées sont investies de sens et d’émotions au point d’être parfois profondément traumatiques, et ceci bien avant et après qu’elles aient lieu. Cependant, cette dimension sensible est davantage produite et entretenue par les pratiques de la traversée qui s’accompagnent d’épreuves, d’expériences douloureuses, de rapports de pouvoir et même de violence. Ce sont ces pratiques qui actualisent alors le dispositif frontalier et les conventions sociales culturelles et politiques dans le corps des voyageurs. Ces pratiques nouent alors une convention socio-politique et un seuil sensoriel.

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Enchevêtrés mais pas coextensifs

13 Ainsi, effets de seuils et frontières sont rarement distincts ou séparés. Ils sont même souvent enchevêtrés. Cependant, comme ils n’articulent pas les milieux de la même manière et qu’ils ne se déploient pas à travers les mêmes dimensions, leur articulation permet de prendre la mesure de la complexité des espaces ; complexité qui échappe aux configurations hégémoniques et géométriques des cartes. Ainsi, alors qu’aux premières étapes de la marche, les effets sonores nous liaient encore fortement au quartier pavillonnaire, la signalisation administrative nous indiquait que nous en étions sortis. Les repères vibratoires n’avaient pas les mêmes extensions ni les mêmes matérialités que celles des symboles indiquant la frontière municipale. Les premiers relevaient de flux entremêlés, les seconds d’objet supposés matérialiser des bornes. Cet exemple montre que si les frontières et les seuils que nous traversions se manifestaient à notre attention à travers un faisceaux d’indices et de symboles, ceux-ci n’étaient pas toujours en phase, ni ne relevaient des mêmes ontologies.

Nous en avons déduit la traversée d’une limite. Mais le symbole matériel de la frontière n’était qu’un signe parmi d’autres.

Outre ce déphasage, il faut insister sur l’approximation des repères que ces deux modes distincts de bornage nous offraient. En effet, seuils et frontières ne nous apparaissaient que de manière partielle, tout comme les espaces qu’ils délimitaient. Le panneau routier indiquant la sortie de Rognac ne localisait qu’un point dans un paysage ; le point d’une délimitation municipale que l’on ne pouvait uniquement tracer, imaginer et suivre dans sa totalité sur un autre support : une carte. C’est en articulant notre ressenti à ce symbole que nous en avons déduit la traversée d’une limite. Mais le symbole matériel de la frontière n’était qu’un signe parmi d’autres.

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14 Brian Massumi (Massumi 2008) qualifie ce processus cognitif de « semblance ». Il précise que lorsque nous voyons le contour d’un objet, nous voyons deux choses : la partie qui nous est donnée à voir, et de l’autre, la forme, le poids et un ensemble de qualités que nous déduisons à partir de notre connaissance et de notre pratique. La partialité à laquelle nous sommes confrontés fait ainsi émerger des totalités finies, stabilisées et circonscrites : en l’occurrence, la ville de Rognac et le plateau de l’Arbois.

Cependant, ce processus de semblance ne s’appuie pas uniquement sur la vue, il articule les autres sens (ouïe, odorat, touché, goût, proprioception) dont les modes de captation sont fondamentalement hétérogènes, déphasés et irréductibles les uns aux autres. Comme le précise David Howes (Howes 2010; 2019) nos processus perceptifs et nos subjectivités relèvent de dynamiques d’émergence enchâssés dans des dispositifs hétérogènes. Le processus de « semblance » doit donc être envisagé aussi comme un processus d’unification de perceptions déphasées pour construire des totalités, des délimitations et des classifications des espaces qui nous apparaissent plus ou moins nettes.

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Ascension vers le plateau de l’Arbois, 2022. Photographie © Carlos Castaleira.

Enquête ethnographique sensorielle, modale et artistique

15 Afin de rendre compte de l’articulation entre ces différents sens dans la perception des seuils et des frontières sur le plateau de l’Arbois, j’ai adopté une approche sensorielle. Je me suis concentré sur mes pratiques, mes mouvements corporels, émotionnels et affectifs. Cependant, pour ne pas tomber dans le piège de la généralisation d’expériences subjectives (Howes 2010, 335), je suis resté attentif aux différences qui surgissaient entre mes perceptions singulières et celles de mes hôtes. Il s’agissait de percevoir « avec et à partir des autres » (Ingold 2018).

Je me suis donc appuyé sur la méthodologie suggérée par le laboratoire CRESSON de Grenoble. Elle articule les perceptions que le chercheur développe, à travers sa propre flânerie (appareillée ou non), avec les paroles et les réactions de ses compagnons de marche et, enfin, avec les observations et les écoutes des conduites des autres (Thibaud et al. 2007). En outre, j’ai attribué une attention toute particulière à la manière dont les relations entre les marcheurs contribuaient à coupler nos systèmes sensoriels et moteurs, entre nous, ainsi qu’entre nous et l’environnement, ce que Varela, Thompson et Rosch qualifient de processus « d’action incarnée (enaction) » (Varela, Thompson, et Rosch 2017). C’est ainsi que j’ai pu mieux comprendre comment nos corps percevaient et rendaient comptent de ces limites à travers la singularité de leur situation et de leurs modes d’expression.

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16 Enfin, mon ethnographie a intégré une dimension artistique car j’ai délibérément joué sur les flâneries et les écoutes auxquelles nous ont invités le Bureau des guides et Acoustic Commons. Perturbant mes habitudes perceptives et celles de mes compagnons de marche, elles nous ont mis en situation d’expérience, remettant en jeu notre rapport aux limites et aux espaces du plateau de l’Arbois.

La marche et l’écoute permettent de dépasser le biais occulocentré de « l’observation participante ».

Par ailleurs, la marche et l’écoute permettent de dépasser le biais occulocentré de « l’observation participante ». En inventant les marches sonores au milieu des années 1970, Hildegard Westerkamp a attiré l’attention sur la complexité des dimensions et des expériences sonores qu’offrent les espaces que nous traversons et produisons au quotidien. Marche et écoute ouvrent sur une approche modale puisqu’elles interrogent en priorité les déploiements, les rythmes de nos modes d’existence, et secondairement le discours (Laplantine 2018). Enfin, la marche et l’écoute nous interrogent sur la matérialité, la temporalité, la spatialité des dispositifs sociotechniques qui organisent nos perceptions, et la manière dont ils contribuent à nous faire advenir et à nous matérialiser, tout autant que le monde dans lequel nous sommes immergés.

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SINGULARITÉ, COMMUN ET ÉMERGENCE

17 Les observations et les écoutes que j’ai menées au cours de cette marche m’ont montré que les effets de seuils ne pouvaient pas être envisagés comme de simples expériences subjectives, individuelles et isolées, mais plutôt comme des bornages communs au sein de spatialités toujours émergentes. Tout comme Deleuze et Guattari (Deleuze et Guattari 1980, 51) affirment qu’il n’y a pas d’énoncé individuel, mais que chaque énoncé émerge d’un agencement machinique, il me semble également qu’il n’y a ni processus perceptif, ni expérience véritablement individuelle. Chaque ressenti, chaque perception et les émotions qu’elles suscitent s’inscrivent dans des agencements conditionnés par les mécaniques relationnelles (Desmond 2014) spécifiques impliquant des humains et des non-humains. Et pour cause, il n’y a pas d’expérience sans processus d’action incarnée c’est-à-dire de branchements entre nos systèmes sensoriels et moteurs avec les éléments vivants et inertes de notre environnement (Varela, Thompson, et Rosch 2017).

Il n’y a pas d’expérience sans processus d’action incarnée c’est-à-dire de branchements entre nos systèmes sensoriels et moteurs avec les éléments vivants et inertes de notre environnement.

Cependant, relativiser la dimension individuelle et isolée de ces expériences et des subjectivités qu’elles produisent n’équivaut en aucun cas à évacuer leur singularité et du fait qu’elles soient irréductibles à celles des autres. Il s’agit plutôt d’insister sur le fait que ces singularités ne s’opposent en aucune manière à l’inscription dans des communs acoustiques et sensoriels.

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BIG Écouter, voir, contempler à travers des dispositifs, plateau de l’Arbois, 2022. Photographie © Peter Sinclair.

Communs sensoriels

18 L’espace n’était pas uniquement aussi bavard que nous, mais il agissait sur nos manières d’être, de nous parler, de nous déplacer. Nous étions pris dans une boucle. Ce qu’Agostino Di Scipio (Di Scipio 2016) explique à propos de la musique fonctionnait ici aussi avec les effets sonores que nous ressentions dans l’ascension des contreforts du plateau de l’Arbois. Ces effets façonnaient notre expérience auditive et en retour étaient reconstruits, renforcés ou transformés par notre expérience vécue. « Il y [avait] un double bind […], un couplage stable entre les deux : l’un [naissait] de l’autre. » (Ibid, 36).

L’ambiance générale créée par le groupe de marcheur et les effets sonores émanant de l’environnement organisaient « les conditions de possibilité et […] de félicité de l’expérience piétonnière » (Thibaud et al. 2007). Nous étions dans une communauté de pratiques et d’expérience sensorielles. Elle était renforcée aussi parce que « l’accord rythmique qui se noue dans une ambiance procède d’une mise en phase temporelle des corps permettant l’existence d’un monde commun » (Thibaud 2015, 126). J’entends ici commun au sens de Jean-François Julien (Julien 2016), c’est-à-dire une réalité nourrie et constituée par l’articulation de nos trajectoires singulières et non par l’identité et l’uniformité de ces trajectoires et des expériences ressenties.

Nous sommes entrés dans un commun proprioceptif et perceptif au sein duquel s’articulaient nos différences.

En outre, au cours de cette ascension, les membres de notre groupe avaient mis leurs mouvements en correspondance (Ingold 2018). Pour pouvoir se déplacer, communiquer et se faire entendre, les uns et les autres articulaient les déplacements de leurs corps et les fréquences de leurs voix. Nos pas, nos rythmes, nos tons s’accordaient en contrepoints. Nous sommes entrés dans un commun proprioceptif et perceptif au sein duquel s’articulaient nos différences. Si nos trajectoires étaient conditionnées et conditionnaient celles des autres, chacune restait pourtant bien singulière.

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Marcheurs, plateau de l’Arbois, 2022. Photographie © Carlos Castaleira.

Fichier audio : Cédric Parizot, Habiter à travers le mouvement, par Julie de Muer, Bureau des Guides, 5 octobre 2022.

19 Cette première ascension s’est achevée par une pause dans les ruines d’un ancien oppidum situé sur un piton rocheux. Armée d’un micro et d’une baffle portative, Julie de Muer, l’une des co-fondatrices du Bureau des guides, a alors dévoilé combien les éléments qui configuraient notre environnement révélaient d’anciens modes d’habitats et d’événements. Nous avons basculé d’une expérience articulée autour de la marche et du son, à une autre centrée autour de lectures et de récits de l’environnement visuel.

À travers ces récits, nos guides nous ont invité à porter attention aux multiples différences et variations qu’ils avaient identifiés et décryptés à travers ces territoires tant de fois arpentés. Cette expérience était aussi collective car elle engageait des processus d’intersensorialité et d’intercorporéité qui nous ont déplacés dans d’autres mode d’action incarnée, c’est-à-dire d’autres couplages entre nos systèmes sensoriels, moteurs et notre environnement.

Bouleversant nos habitudes de contemplation, elle nous a permis de découvrir les multiples bornages qui striaient et constituaient ces territoires. Si j’appréhende ici « l’espace » dans une définition large, c’est-à-dire comme l’articulation des flux d’actions connectés ou non d’un ensemble d’actants aux pouvoirs inégaux (Massey 2005), je mobilise la notion de « territoire » comme les compositions qu’opèrent ces flux à travers l’actualisation de milieux et le leurs limites (Giraut 2008).

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Vue du plateau de l’Arbois. Photographie © Cédric Parizot

20 Ces variations et ces marquages, les différences qu’ils faisaient apparaître échappaient encore une fois à l’imaginaire des frontières. D’abord, ils ne procédaient pas toujours de mises en ordre humaines, mais d’actions et de processus initiés par d’autres êtres vivants et des choses inertes dispersés et fragmentés dans l’espace et dans le temps. Ensuite, même lorsque qu’ils trouvaient leurs sources dans des actions humaines, ils ne s’inscrivaient pas nécessairement dans des stratégies de mise en ordre ou d’appropriation, ils relevaient plutôt d’effets non maîtrisés ou des lignes de fuites provoquées par la conjonction de projets divergents. Rien n’était ici institutionnalisé par des conventions symboliques. Cependant, ils faisaient surgir des limites et des reliefs qui régulaient bien les modes d’existence des habitants de la région, comme s’ils avaient façonné avec le temps une sorte de niche écologique.

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Spatialités émergentes

21 Dans les vallons, les traces de restanques témoignaient des pratiques révolues d’agriculture sèche. Le reste de l’oppidum marquait le lieu où les Saliens s’étaient autrefois installés, une population celto-ligure qui avait exploité le sel de la lagune dans l’Antiquité. Les cuestas, ces formations géologiques en pallier, composées de marnes calcaires et argileuses, truffées de fossiles, attestaient d’une époque où le vivant avait été essentiellement aquatique. La taille très basse de la végétation rappelait l’incendie qui avait ravagé la région en 2016. Quant aux grandes taches roses qui apparaissent sur les roches, elles n’étaient pas seulement un effet de leur caractère marneux, mais aussi les traces de l’agent retardateur de feu largué par les Canadairs.

Un seuil, dans le sens d’une variation dans un flux continu, constitué par la rencontre entre les eaux salées de la mer Méditerranée et les eaux douces des rivières et des canaux qui s’y déversaient.

Antoine Devillet, un autre membre du Bureau des guides, a ensuite expliqué que la lagune n’était pas seulement une ressource mais à la fois un seuil et un nœud. Elle était un seuil, dans le sens d’une variation dans un flux continu, constitué par la rencontre entre les eaux salées de la Mer méditerranée et les eaux douces des rivières et des canaux qui s’y déversaient. Elle était aussi un nœud, et à ce titre un lieu (Walther et Rétaillé 2012; Anderson 2012), reliant les activités des installations pétrochimiques, de la centrale hydroélectrique de Saint Chamas, l’exploitation du sel mais aussi, l’autoroute, les rails de chemins de fer, les lignes électriques à haute tensions, les antennes relais, l’aéroport de Marignane, et enfin les hangars de grands groupes de distribution de marchandises.

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Vue de l’Étang de Berre depuis l’oppidum, 2022. Photographie © Carlos Castaleira.

22 Mais seuils et nœuds ne cessaient de se transformer et d’advenir. Au cours des 150 dernières années, le développement commercial et industriel s’était opéré aux détriments de la pêche. Polluant l’air et les eaux, il avait même entraîné la disparition de certaines espèces animales. Cette histoire soulignait combien les modes d’existence des humains et des non-humains qui s’étaient succédés dans la région s’étaient constitués dans les conditions façonnées par les autres.

Les seuils et les limites qui régulaient les modes d’existence des différents collectifs relevaient donc de processus d’émergence.

Les seuils et les limites qui régulaient les modes d’existence des différents collectifs relevaient donc de processus d’émergence. Selon Deacon (Deacon 1997 cité par Kohn 2017, 88), une dynamique émergente intervient lorsque la « configuration particulière de contraintes du possible [à un niveau donné] produit à un niveau plus élevé des propriétés sans précédent. De manière cruciale, toutefois, quelque chose qui est émergent n’est jamais coupé de ce dont il vient et dans lequel il est enchâssé ».

Les nœuds qu’articulaient les flux d’activités des différentes entreprises, les réseaux de câbles électriques à haute tension qui nous surplombaient, et la manière dont ces activités et le développement des infrastructures de logistiques et de communication continuaient de réaménager constamment les rives, les reliefs et les seuils de la lagune, cadraient et délimitaient les possibles des activités des pêcheurs, mais aussi les déploiements des modes d’existence des autres vivants qui peuplaient cette région. Dans ces rapports de pouvoir entre actants inégaux, les actions des uns cadraient et délimitaient bien celles des autres, alors même qu’ils n’étaient pas toujours situés dans des mêmes espaces et des mêmes temps.

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Lagune, Rognac, industries, 2022. Photographie © Carlos Castaleira.

23 Cependant, à la différence des frontières, qui peuvent aussi s’inscrire dans ces processus d’émergence, ces seuils et ces limites ne s’inscrivaient dans aucune mise en ordre du monde, ni dans des projets de régulation des relations entre des collectifs et des espaces. Au lieu de démarcations déterministes, elles organisaient davantage les conditions de possibilités d’autres vécus. Enfin, même si certaines s’imposaient avec plus de force que d’autres, elles n’étaient jamais complètement hégémoniques et définitives.

Au lieu de démarcations déterministes, elles organisaient davantage les conditions de possibilités d’autres vécus.

Car l’histoire de cet étang souillé, pollué, auquel les habitants de la région avaient progressivement tourné le dos, et qui avait même disparu une année entière de la carte Michelin de 2015, n’était pas présentée comme une fatalité. Julie nous rappelait que les histoires se contaient toujours au pluriel. Chaque récit renvoyait à l’une des multiples trajectoires de ces espaces. Représentant le GIPREB (groupement d’intérêt public pour la réhabilitation de l’Etang de Berre créé en 2000), Hortense De Lary a relaté les multiples efforts et dispositifs déployés par ce syndicat mixte et ses acteurs (élus, personnels techniques) pour reconquérir, veiller et réhabiliter la lagune et interpeller les populations locales sur leurs relations avec les autres vivants.

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Hortense de Lary et Antoine Devillet. Photographie © Carlos Castaleira.

Intersensorialités, intercorporéités

Fichier audio : Cédric Parizot, Déchiffrer un paysage par l’écoute, par Antoine de Villet, Bureau des Guides, 5 octobre 2022.

24 Nous avons donc écouté nos guides, pour contempler et déchiffrer avec eux cet environnement en train de se faire. En fonction de la manière dont ils orientaient nos yeux, notre odorat, nous dirigions notre attention vers des indices spécifiques plutôt que vers d’autres. Nous dépendions de leurs sens et de leurs connaissances. Contrairement à nous, ils avaient appris à voir, entendre, sentir, toucher et goûter cette région. Nous avons donc marché dans leurs pas et écouté leurs propositions pour discerner progressivement les écarts, les contrastes, les différences que nos yeux, nos oreilles, notre odorat ou notre toucher n’aurait pu autrement discriminer dans l’immensité dans laquelle nous étions plongés.

Nous avons donc marché dans leurs pas et écouté leurs propositions pour discerner progressivement les écarts, les contrastes, les différences que nos yeux, nos oreilles, notre odorat ou notre toucher n’aurait pu autrement discriminer.

Il ne s’agit pas de dire que nous n’étions pas capables de percevoir ce dans quoi nous étions immergés, mais que nous ne savions pas nécessairement à quoi nous devions faire attention. Sans leur médiation, les différences que produisaient la diffraction de la lumière et les contours, les couleurs qu’elles donnaient aux matières qui nous environnaient ne relevaient même pas d’indices, puisque nous étions incapables de leur associer un quelconque sens.

Nous dépendions également de nos accompagnateurs pour (re)connaître et (re)situer le plateau de l’Arbois dans nos territoires et nos circulations quotidiennes. L’arrêt à l’étape de l’oppidum nous avait déjà permis de comprendre que nous n’étions ni en marge ni en périphérie de notre monde capitaliste contemporain, mais au cœur de celui-ci, au cœur de ses veines et des flux qui le traversait pour nourrir son ambition constante de croissance et d’expansion.

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Marcheurs assis au bord de la falaise rougie par l’agent retardateur largué par les Canadairs, 2022. Photographie © Carlos Castaleira.

25 La pinède sous laquelle nous nous sommes arrêtés pour pique-niquer vers 13h, n’était pas non plus en marge de notre monde anthropisé. Non seulement les paysages et les chemins qui y menaient étaient entretenus pour le plaisir des marcheurs que nous étions, mais ils étaient aussi striés par les rapports de force entre les agriculteurs, les pasteurs, les chasseurs et les autorités locales qui se disputaient autour des différents zonages.

Il nous fallait donc aussi nous appuyer sur eux pour être en mesure de faire attention aux bornages multiples qu’avaient mis en place les habitudes des habitants de la région.

Il nous fallait donc aussi nous appuyer sur eux pour être en mesure de faire attention aux bornages multiples qu’avaient mis en place les habitudes des habitants de la région, à travers des rapports de pouvoir qui n’étaient pas nécessairement stabilisés, ni institutionnalisés par des frontières et parfois restaient très approximatifs. Certains étaient l’enjeu de contestation et de conflits, notamment entre les chasseurs et les randonneurs. Les trajets et les temps de notre parcours avaient d’ailleurs été négociés en amont avec certains des habitants de la région pour éviter d’en froisser les sensibilités, réanimer certains conflits et éviter des accidents.

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Photographie © Cédric Parizot.

QUAND LES SEUILS NOUS ECHAPPENT

26 En somme, ce qui nous permettait de percevoir ces effets de seuils, ainsi que leurs multiples striages du plateau de l’Arbois étaient les régimes d’attention spécifiques et les modes de partages que nous agencions avec nos guides, à travers cette marche, son rythme, ainsi que l’importance donnée à l’observation et à l’écoute de tels et tels aspects de l’environnement. C’est la spécificité de nos modes d’action incarnée, c’est-à-dire la manière dont nos systèmes sensoriels et moteurs étaient en prise avec notre environnement, qui déterminait à la fois nos modes de cadrage de celui-ci, l’échelle à laquelle nous l’envisagions et ainsi notre capacité à déceler certaines différences plutôt que d’autres.

La perception et la sensibilité des limites (...) s’enchâsse dans des agencements matériels spécifiques, dans une cognition distribuée qui organisent les conditions de possibilité de nos expériences et de nos spatialités.

Ce sont également ces modes d’action incarnées, les mécaniques relationnelles, les technologies qu’ils impliquaient mais aussi les infrastructures qui organisaient nos circulations et donc la prise à notre environnement qui nous ont amené à perdre de vue un ensemble de seuils et de limites dans les espaces que nous traversions. La perception et la sensibilité des limites n’est donc pas un processus purement phénoménologique, représentationnel, ni émotionnel. Il s’enchâsse dans des agencements matériels spécifiques, dans une cognition distribuée qui organisent les conditions de possibilité de nos expériences et de nos spatialités.

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Fichier audio : Cédric Parizot, Incarner et faire advenir des repères, par Esther Salmona, plateau de l’Arbois, 6 octobre 2022.

Espaces sans bords

27 Prenons un contre-exemple. A travers la vélocité dans laquelle ils nous inscrivent pour fluidifier, accélérer nos déplacements et nos modes de communications, nos voitures, motos, bus, avions et les infrastructures de circulations auxquels nous avons recours quotidiennement affectent profondément notre régime d’attention ainsi que la mémoire de nos rencontres, les cartes mentales des habitats que nous produisons. Ils ouvrent autant d’espace et de liberté qu’ils ferment et obscurcissent des lieux dont les accès sont défendus ou que l’on ne veut pas mettre en évidence.

Nos déplacements et nos modes de communications, nos voitures, motos, bus, avions et les infrastructures de circulations auxquels nous avons recours quotidiennement affectent profondément notre régime d’attention.
C’est le cas du canal de Marseille qui achemine les eaux de la Durance vers la métropole. Contourné par les voies rapides, mais aussi par les chemins de randonnées, il est « invisibilisé » des parcours. Lorsque l’accès à ses rives devient possible, il est alors restreint par un ensemble de dispositifs : barrières, grillages et panneaux affichant décrets et réglementation.

C’est aussi le cas du datacenter installé dans l’ancien bâtiment des Télécommunication de France (TdF), non loin de la gare d’Aix-en-Provence TGV. Situé en marge des grandes artères routières, sur une petite départementale, entouré de barrières hérissées de rouleaux de barbelé et abrité par des pins, ce complexe est l’un des nombreux centres de traitement et de stockage de données numériques qui fait de la région PACA un hub très convoité par un ensemble d’entreprises internationales du Net.

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Photographie © Cédric Parizot, 2022.

28 La manière dont les infrastructures dévient les circulations des habitants de la région de ces sites considérés comme stratégiques me rappelle, à une toute autre échelle, les dispositifs déployés par les Israéliens dans les Territoires occupés palestiniens de Cisjordanie. Si les enjeux et la dimension politique des régulations sont incomparables, la manière d’organiser le mouvement est similaire. En instaurant des infrastructures de circulation et des systèmes de signalisations pour réorienter, faciliter, fluidifier, et accélérer le déplacement de certaines populations, on peut invisibiliser ce que l’on ne veut pas pouvoir être perçu ou remémoré. En Cisjordanie occupée, la création de voies rapides et la rationalisation du fonctionnement des checkpoints pour fluidifier le passage des Israéliens, évitent que ces derniers remarquent ou gardent en mémoire la présence des Palestiniens qu’ils croisent sur la route ou à ces points de contrôle.

L’effacement des effets de seuils, permet ainsi de créer des espaces « sans bords ».

La fluidification des mouvements, la réduction de la granularité des routes, l’effacement des effets de seuils, permet ainsi de créer des espaces « sans bords », dans lesquels les Israéliens ont l’impression de rester dans un entre-soi bien loin des Palestiniens, dont les agglomérations et les espaces de circulations jouxtent pourtant les leurs (Parizot 2009). Plutôt que de développer une vision panoptique, les infrastructures et les modes de circulations peuvent enfermer les voyageurs dans des perceptions que Bruno Latour qualifierait « d’oligoptiques » (Latour 2006), c’est-à-dire fondamentalement réduites et contenues dans des échelles spatio-temporelles microscopiques.

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Marcheurs longeant le canal de Marseille, plateau de l’Arbois, 2022. Photographie © Cédric Parizot

29 À l’automne 2022, sur le plateau de l’Arbois, en perturbant nos modes d’écoute, de contemplation, de relations et de déplacements le Bureau des guides a montré comment nos habitudes de circulation étaient conditionnés par les actions d’autres humains et non-humains, au point de nous façonner un certain cadrage et une certaine échelle d’observation. Cependant, plutôt que de nous amener à penser ces espaces comme séparés les uns des autres, nos guides n’ont cessé de souligné leur enchevêtrement et leur consubstantialité avec ceux des autres vivants qui avaient vécus ou qui continuaient d’habiter les lieux.

Cependant, plutôt que de nous amener à penser ces espaces comme séparés les uns des autres, nos guides n’ont cessé de souligné leur enchevêtrement et leur consubstantialité avec ceux des autres vivants.

Deux autres séries d’expériences artistiques proposées par Accoustic Commons ont souligné le rapport entre modes d’action incarnée et capacité de perception. Les premières ont souligné la prolifération des limites dans des écologies sonores qui sont habituellement inaccessibles à nos sens et ainsi l’immensité et la complexité des espaces dans lesquels nous sommes immergés. La seconde série d’expériences est revenue sur les angles morts produits par nos modes habitudes de circulation et a dévoilé les traces des modes d’existence furtifs de populations humaines marginalisées ou minorées. Elle a insisté une nouvelle fois sur le fait que, sur un même site, nos rythmes de vie peuvent constamment réordonner, requalifier, redélimiter nos expériences et nous réinscrire, pour un temps, dans d’autres milieux de vie.

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Naviguer dans l’inouï

Tim Shaw, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

30 Le 5 octobre, à l’issue de la pause déjeuner, l’artiste anglais Tim Shaw nous a invité dans une ambulation sonore d’une trentaine de minutes. Il a distribué des casques sans fils, connectés à un émetteur à fréquences courtes, lui-même relié à l’ordinateur et la table de mixage portative logée dans son sac. Ce dispositif devait permettre de retransmettre en direct les pièces sonores qu’il allait composer avec les sons de l’environnement.

Tim avait fixé une paire de micros-cravates à l’extérieur de son sac pour saisir le son ambiant en stéréo. Un capteur SDR (Software Defined Radio), lui offrait l’opportunité d’intercepter les ondes radios de courtes et longues fréquences. Il avait également un capteur d’ondes électromagnétiques. Ce dernier saisissait, amplifiait et sonifiait les parasites normalement imperceptibles, mais omniprésents, que génèrent les installations électriques et électroniques.

Il s’est mis en mouvement, suivi et devancé par les membres du groupe. Au fur et à mesure qu’il progressait dans la garrigue, Tim improvisait et composait avec les sons que produisaient les participants en marchant ou en parlant, ceux des antennes relais et des lignes à haute tension, les flux radios, ceux de la faune et de la flore. Les ondes qui traversaient le champ électromagnétique étaient ainsi mises en boucle avec les bruits de nos pas, de nos paroles, de nos rires, ou encore avec le son du vent dans les feuilles, les chants des oiseaux, etc. L’univers sonore qui s’actualisait à nos oreilles était totalement envoûtant.

Il ne nous proposait donc pas une écoute augmentée, mais nous invitait dans une autre navigation pour découvrir des étendues inconnues et imperceptibles de nos espaces vibratoires.

Couplé à notre système auditif son dispositif et ses compositions sonores actualisaient un univers inouï et humainement inaccessible. Il ne nous proposait donc pas une écoute augmentée, mais nous invitait dans une autre navigation pour découvrir des étendues inconnues et imperceptibles de nos espaces vibratoires dans lequels nous circulions et que nous contribuions pourtant à affecter à travers nos différentes activités et technologies de communication. L’expérience sonore de Tim nous offrait ainsi une autre mise en situation, inaccessible sans le dispositif d’action incarnée complexe dans lequel il nous avait transplantés.

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Tim Shaw et Sena Karahan, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

31 Ce déplacement vibratoire prolongeait l’expérience d’écoute offerte par Peter Sinclair et le projet Locus stream soundmap le matin même. Amorcé dès 2006, lors de la pose du premier micro-ouvert installé dans une zone une semi-urbaine au nord de Marseille, ce projet de recherche en art a permis la pose de plusieurs dizaines de micros-ouvert dans le monde. Les sons qu’ils retransmettent continuellement en streaming sont accessibles en ligne à partir d’une carte sonore.

Dans le prolongement de la démarche initiée par John Cage, ces micros n’offrent pas des compositions, mais des mises en situation d’écoute singulières.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire de l’art sonore qu’un tel dispositif a été mis en place. En revanche, sa singularité repose sur le fait que les micros sont « doublement ouverts » : premièrement, car ils restent actifs de manière permanente ; deuxièmement, car Locus Sonus a fait appel à la communauté des streamers pour ouvrir différentes formes de réappropriation artistiques de ces flux et de ceux produits par les micros qui ont ensuite été déployés dans d’autres lieux. Selon Peter, les micros ouverts ne relèvent pas à proprement parler d’œuvres d’art, mais plutôt de « dispositifs » ouvrant sur différents modes de création. Dans le prolongement de la démarche initiée par John Cage, ces micros n’offrent pas des compositions, mais des mises en situation d’écoute singulières.

Le 5 octobre au matin, lorsque nous avons fait notre première pause sur l’oppidum des Salins, Peter nous a fait écouter pendant cinq minutes la retransmission de la streambox qu’il avait posé avec l’équipe Locus Sonus deux jours plus tôt sur la bouée située au centre de la Lagune avec l’aide d’une équipe du GIPREB. La streambox était constituée d’un micro ouvert logé dans une tête artificielle. Un tube en PVC abritait effectivement un microphone binaural autonome grâce à une batterie marine alimentée par un panneau solaire.

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Fichier audio : Cédric Parizot, Micro ouvert sur l’Etang de Berre, Peter Sinclair, 5 octobre 2022.

Image : Capture d’écran de la carte sonore Locustream Soundmap. https://locusonus.org/soundmap/

32 Cependant, comme le rappelait Peter, ce micro permettait de déployer une écoute de la faune, la flore, la lagune et des activités humaines qu’aucun d’entre nous n’aurait pu opérer à cet endroit. L’utilisation d’un bateau, aussi léger soit-il, aurait fortement affecté les dynamiques du champ vibratoire en introduisant de nouveaux sons à travers le fracas des vagues produit sur la bouée et sur sa coque. Quant aux oiseaux dont nous entendions le chant près du microphone, ils ne se seraient jamais approchés aussi près d’un être humain et n’auraient pas communiqué entre eux de la même façon.

Mais cette expérience nous interpellait sur la manière dont les autres vivants se sont mis à distance de nos activités pour pouvoir survivre. Evoquant les travaux de l’écologue Berny Krause (Pijanowski et al. 2011), Antoine Devillet rappelait qu’à travers leurs activités quotidiennes, les humains avaient réorganisé les espaces sonores et de vie de certains animaux. L’écologue avait effectivement montré que plusieurs espèces d’oiseaux avaient été contraintes de se déplacer et de réadapter leurs milieux de vie pour s’insérer dans des niches polyphoniques au sein desquelles leurs fréquences de communications n’étaient plus brouillées par les nôtres.

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Angles morts, limites et milieux de nos pratiques

33 Les modes d’existence de nombreux êtres humains sont également soustraits à notre attention, notamment ceux des populations minorées, marginalisées ou exclues. Si nos infrastructures de circulations et nos habitudes participent à leur invisibilisation, les pratiques qu’elles développent pour se protéger accentuent aussi leur invisibilité. Elles se réfugient dans les trous des réseaux d’activités et dans les angles morts de la perception des populations plus privilégiées. C’est sur ce point qu’Irena Pivka et Brane Zorman ont porté notre attention lors de la dernière expérience proposée en fin d’après-midi du 6 octobre 2024. Il s’agissait d’une ambulation guidée par Peter Sinclair entre le datacenter et la gare Aix-en-Provence TGV.

La bande son avait été composée à partir d’une captation autour de l’ancienne gare de Ljubljana pendant la période de confinement décrétée par les autorités slovènes, suite à la première pandémie du COVID-19 : un moment où toute la vie publique était au point mort. L’installation originale que proposait Irena et Brane invitait à une promenade le long des voies ferrées de Ljubljana, à l’aide d’un lecteur audio et d’un casque. Elle conduisait les spectateurs à errer et écouter un espace performatif. Mêlant d’une part des compositions sonores à partir du silence des humains, des sons de la faune et de la flore et du seul bruit des quelques trains encore en circulation et, d’autre part, une réflexion sur le monde, énoncée par une voix féminine. Les auteurs invitaient ainsi les marcheurs à s’interroger sur les possibles futurs de ce nœud ferroviaire et de ses environs.

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34 En transposant l’écoute d’un paysage sonore capté et composé dans un autre lieu et un autre temps sur le chemin menant du datacenter à la gare d’Aix-en-Provence, Irena et Brane nous ont nous immergés dans des nœuds audio, visio et topophoniques (Thibaud 2015) fondamentalement perturbants organisant, une nouvelle fois, un autre mode de couplage avec notre environnement, d’autres formes d’attention et, ainsi, une expérience et des réflexions particulièrement riches sur les espaces et les limites que nous traversions.

Irena et Brane nous ont nous immergés dans des nœuds audio, visio et topophoniques.

Ils ont joué sur les « colonisations esthétiques » de la vie quotidienne permises par nos appareils d’écoute mobile, étudiées par Michael Bull (Bull 2007). Revenant sur les réflexions de ce dernier, Elena Biserna (Biserna 2015, 202) précise que :

CIT L’interférence entre ce que l’on entend dans son casque et ce que l’on voit dans l’environnement – le « noeud visio-phonique » mentionné par Thibaud – est renforcée par le biais de récits contextuels qui amplifient le processus de projection de l’imaginaire à ce que l’on écoute dans les traversés (et vice-versa). Ainsi ce que l’on écoute réécrit le contexte, autant que le contexte (en évolution continue) transforme ce que l’on écoute (Ibid, 202).

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35 Appareillés de nos propres smartphones, de nos écouteurs et du lien fournis par les artistes, nous avons été invités à nous mettre en marche, en file indienne, derrière Peter Sinclair. Nous devions déclencher la composition sonore au niveau du point où Peter avait entamé ses premiers pas, lieu que Brane et Irena démarquaient de leur présence.

Calés sur le rythme de Peter et suivant scrupuleusement son parcours, nous avons d’abord été immergés dans le son des trains en circulation dans une gare que nous ne pouvions voir, et ceci, à mesure que nous quittions la pinède du Datacenter pour traverser lentement l’espace de cruising gay qui s’était développé juste à côté. Nous pouvions voir des hommes dans leurs voitures, téléphone à la main, d’autres se déplaçant à la recherche d’un éventuel partenaire. Certains étaient d’ailleurs bien surpris de voir surgir des bois cette longue file indienne dans ce lieu reculé, réinvesti comme un espace de liberté, parce que loin des regards du monde. Dans nos casques, une douce voix féminine en anglais, dont certaines phrases était mises en boucle, expliquait que nous marchions le long des rails de chemin de fer. Sa prosodie, son rythme et la beauté du texte, articulés aux sons des trains et des vibrations de plus en plus électroniques renforçaient sa dimension poétique.

Les inversions provoquées par les nœuds audio, visio et topophoniques formés au fur et à mesure de cette marche accentuaient mes capacités visuelles et proprioceptives.

Les inversions provoquées par les nœuds audio, visio et topophoniques (Thibaud 2015) formés au fur et à mesure de cette marche accentuaient mes capacités visuelles et proprioceptives. Je notais alors chaque détritus dans les fossés, les sous-bois, les herbes, donnant à ce paysage l’aspect d’une décharge sauvage. Loin de traverser la « nature », nous naviguions à travers les traces et les rebuts des lieux qu’avaient formés, pour un temps, des gens du voyage circulant dans la région.

Alors que nous marchions dans les hautes herbes, les sons des trains ont disparu pour laisser la place à des bruits de pas sur des graviers, avec ici et là des sons de code de morse, de saturation, mais aussi des vivants : des oiseaux, des insectes et des batraciens que l’on attendait avec de plus en plus d’acuité. Quelques minutes plus tard nous étions portés par le bruit de vagues s’échouant sur le sable.

Il n’y avait plus aucun être humain dans les environs, en dehors de la longue file de marcheurs équipés de leurs appareils. Sa progression, son rythme, les compositions qui retentissaient dans nos oreilles, avaient un caractère hypnotique. Curieusement, plus le bruit des oiseaux s’amplifiait, plus la voix de cette femme évoquait la possibilité d’un retour de la faune, un retour des plantes, plus nous nous rapprochions de l’imposante gare d’Aix-TGV.


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Bassin du Réaltor, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

36 C’est ainsi que nous sommes entrés dans l’enceinte de la gare. Là, le contraste est devenu flagrant, entre d’un côté, l’état de flânerie et de contemplation poétique dans lequel je m’étais confortablement installé, et de l’autre, l’impatience, le stress apparent des chauffeurs qui étaient venu récupérer un de leur proche, la précipitation des voyageurs qui se ruaient sur le premier taxi disponible, ou le sérieux et la retenue affichés de ceux qui fumaient trop rapidement une cigarette, engloutissaient à la hâte leur café, ou couraient pour embarquer vers une autre destination. Cette dissonance faisait l’effet d’un nouveau seuil, un seuil distinguant les modes vibratoires des corps. Ce n’était pas une rupture, mais un rapport, un contraste lié aux déphasages produit d’un côté par la frénésie des voyageurs en transit et, de l’autre, le calme et la sérénité de la file de marcheurs arrivant à son but.

Cette dissonance faisait aussi remonter ma mémoire proprioceptive pour souligner la distinction entre ma manière d’être sur le moment et ma manière habituelle de traverser cette gare, une manière bien plus frénétique, obsédé que j’étais à ne pas être en retard pour un départ ou pressé de rentrer chez moi de retour de voyage. Ce même endroit ouvrait ainsi sur un autre milieu que mes compagnons de marche et moi faisions advenir.

Enfin, nous avons gravi les escaliers du hall des arrivées, pour nous asseoir sur les transats en bois qui meublaient la terrasse de l’édifice. Face au plateau de l’Arbois, que nous avions parcouru à travers ses sentes, ses chemins, et ses routes départementales délaissées, ses forêts, ses clairières, les rives du canal du Marseille, celles de l’Etang de Berre, nous achevions cette marche des deux premiers jours.

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Dispositifs d’écoute pour marche sonore, gare TGV, Aix-en-Provence, 2022. Photographie © Cédric Parizot.

Conclusion

37 Si les seuils qui articulent nos modes d’existence, nos circulations et les variations de nos milieux de vie présentent un défi perceptif ce n’est pas uniquement parce qu’ils se dérobent aux épistémès et aux technologies qui nous permettent de tracer, de façonner, d’identifier nos mondes et d’y figurer des frontières. Leur furtivité tient aussi à d’autres raisons.

Ils sont furtifs, tout d’abord, parce qu’ils se dérobent souvent à nos sens. Pour être perceptibles, ils nécessitent fréquemment une attention redoublée ou des dispositifs technologiques spécifiques pour coupler nos systèmes sensoriels et moteurs à l’environnement. Les expériences de marche sonore offerte par Tim Shaw ont montré combien les univers sonores à travers lesquels nous évoluons sont structurés et striés de variations et de contrastes que notre ouïe ne peut pas capter.

Ce sont de « purs devenirs » qui échappent à l’action de l’idée (Gilles Deleuze).

Mais il semble aussi qu’ils se dérobent à notre attention parce que celle-ci est davantage orientée vers l’étendue que vers la temporalité. Dans le prolongement des tenants de l’Extended mind theory, qui préfèrent s’interroger sur « les moments, les émergences, les événements mentaux qui se produisent dans le cadre de systèmes ‘corps-esprit-monde’ intégrés » que sur la localisation et les limites entre le corps et l’esprit (Adell 2015, 21), il serait peut-être intéressant d’envisager les seuils à travers un questionnement similaire : quand surgissent-ils, quand et dans quelles conditions d’action incarnée sont-ils donnés à l’expérience ? Cette question de la temporalité des seuils est d’autant plus cruciale qu’ils s’inscrivent dans des flux continus, parfois même évanescents. Ce sont de « purs devenirs » qui échappent à l’action de l’idée (Deleuze 1969), à toute forme de pensée paradigmatique et arythmique du monde (Laplantine 2018). Même lorsqu’ils se manifestent sous la forme de variations sonores ou visuelles significatives, palpables et perceptibles, ils sont difficilement localisables car un seuil n’est pas un lieu en soi. Même sur un plan strictement architectural, le seuil n’est pas un objet, ni un élément. C’est un espace-temps constitué par des éléments qui ne lui sont pas propres. Le seuil d’une maison est défini par l’agencement de plusieurs pièces qui ne lui appartiennent pas (une porte, un chambranle, un linteau, une entrée et un extérieur) et actualisé par la redondance des pratiques.

En outre, les seuils excèdent souvent toute intentionnalité pour s’inscrire dans les dynamiques d’émergence qui s’inscrivent dans la longue durée et dont sont porteuses les transformations des vivants et des éléments inertes. Impliquant des processus dispersés et distribués dans l’espace et dans le temps, amorcées et produits par des humains, des non-humains, mais aussi par des dynamiques physiques ou chimiques provenant d’éléments inertes, il est difficile de les décrypter et de se les figurer.

Même lorsqu’ils sont initiés et planifiés par des acteurs identifiables, ils sont parfois invisibilisées à travers la production d’infrastructures spécifiques. En travaillant sur la temporalité des mobilités, celles-ci peuvent détourner l’attention des voyageurs de certains lieux stratégiques ou de rapports trop dérangeant. En supprimant la capacité de ressentir ces effets de seuils, les infrastructures qui organisent nos circulations et nos perceptions du monde créent alors des espaces sans bords. Elles nous enferment dans des cadrages et des échelles de perception oligoptiques. Plutôt que de mettre en scène et d’institutionnaliser des frontières, elles produisent des démarcations qui ne disent pas leur nom.

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38 Furtifs, ces seuils restent néanmoins objectivables et effectifs. Car lorsqu’ils sont éprouvés, saisis et identifiés c’est toujours de manière collective. Même si leur perception et, par extension, leur actualisation individuelle s’opère à travers des signes singuliers (qualisignes) ou infra-symboliques que génèrent l’extrême variété des processus d’action incarnée des personnes qui en span l’expérience, elle s’articule toujours dans des mécaniques relationnelles qui dépassent le sujet. En outre, inscrit dans des communs intersensoriels, l’expérience redondante des seuils confèrent une réalité émotionnelle et corporelle aux frontières administratives et politiques. Seuils et frontières sont d’ailleurs souvent enchevêtrés. Toutefois, ils n’agencent pas les milieux de la même façon et ne se déploient pas à travers les mêmes dimensions. L’analyse de leurs articulations spécifiques et déphasées permettent ainsi d’envisager la complexité des espaces bien au-delà des imaginaires territoriaux et frontaliers.

En bref, les seuils ont des effets tout aussi spatiaux, temporels et politiques que les frontières. Si ces dernières sont institutionnalisées, elles sont en revanche minoritaires en comparaison aux premiers.

En bref, les seuils ont des effets tout aussi spatiaux, temporels et politiques que les frontières. Si ces dernières sont institutionnalisées, elles sont en revanche minoritaires en comparaison aux premiers. Laisser de côté ou ignorer ces seuils furtifs mais effectifs, c’est évacuer la complexité des spatialités et des temporalités dans lesquelles nous sommes enchâssés et la manière dont ils engagent nos devenirs.

Remerciements

Je tiens tout particulièrement à remercier Nicolas Adell, Laurence Charlier, Jean Cristofol et Nicolas Puig pour leur précieux soutien, leurs relectures et leurs conseils dans la rédaction de cet article.

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Notes

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1 Aix Marseille Univ, CNRS, IREMAM, Aix-en-Provence, France

2 Pour consulter l’intégralité de ce rapport de 50 pages. voir https://locusonus.org/wiki/index.php?page=Acousticommons.en, dernière consultation 21 mai 2024.

3 L’antiAtlas des frontières est un collectif qui rassemble des chercheurs et des artistes pour envisager les mutations des espaces et des frontières de nos sociétés contemporaines www.antiatlas.net>
3 Je dois cette idée à Nicolas Adell.

4 https://www.hildegardwesterkamp.ca dernière consultation 19 mai 2024.

5 Voir entretien entre Jean Cristofol, Cédric Parizot et Peter Sinclair dans ce numéro.

6 https://etangdeberre.org, dernière consultation 21 avril 2024.

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